Le débat autour du nouvel accord entre le Sénégal et le Fonds monétaire international (FMI) prend une tournure de plus en plus politique.
Après la publication d’une tribune signée par 191 universitaires, professionnels et acteurs économiques appelant à un débat parlementaire et citoyen avant la ratification définitive de l’accord conclu le 1er septembre 2026, une autre voix s’élève pour contester ce qu’elle considère comme une lecture à sens unique de la situation économique.
Dans une tribune particulièrement critique, Lansana Gagny Sakho s’en prend à ceux qu’il présente comme des universitaires proches de Pastef, leur reprochant une indignation qu’il juge sélective.
Mais derrière cette confrontation de tribunes se trouve une question beaucoup plus importante : comment le Sénégal doit-il arbitrer entre souveraineté économique, discipline budgétaire, financement extérieur et urgence sociale ?
Une controverse qui dépasse largement le FMI
Sur le principe, la demande d’un débat national sur un accord engageant les finances publiques mérite d’être examinée.
Un programme financier international n’est jamais une simple opération technique. Il peut influencer les choix budgétaires, la fiscalité, les dépenses publiques, les investissements et, à terme, le quotidien des ménages.
Mais l’argument de Lansana Gagny Sakho consiste à déplacer le regard.
Selon lui, la question ne peut pas être limitée aux conditions du nouvel accord. Il faut également examiner les conséquences économiques des décisions prises pendant la période où le Sénégal évoluait sans programme FMI.
C’est là que le débat devient politique.
Le BTP, premier révélateur des tensions
L’arrêt ou le ralentissement de plusieurs grands chantiers publics constitue, dans son argumentaire, l’un des exemples les plus significatifs.
Le secteur de la construction ne fonctionne pas en vase clos. Lorsqu’un chantier est suspendu, ce ne sont pas uniquement les grandes entreprises qui sont touchées.
Les fournisseurs de matériaux, transporteurs, sous-traitants, artisans et ouvriers journaliers subissent eux aussi les conséquences.
L’analyse avancée dans la tribune met notamment en avant la baisse de l’activité dans la filière ciment et les pertes d’emplois qui auraient accompagné cette période.
Au-delà des chiffres, la question est donc celle de l’effet domino d’une politique de réduction ou de suspension de la commande publique.
Une économie peut supporter un ajustement budgétaire. Mais lorsque celui-ci frappe simultanément plusieurs secteurs dépendants de l’investissement public, les conséquences peuvent rapidement dépasser le seul périmètre des finances de l’État.
« Jubbanti Koom » confronté à l’épreuve des résultats
Autre point central de la critique : le Plan de redressement économique et social, présenté comme une voie permettant au Sénégal de mobiliser davantage ses propres ressources.
L’ambition était claire : démontrer qu’un pays pouvait renforcer son autonomie financière et réduire sa dépendance aux mécanismes de financement extérieurs.
Mais une stratégie économique ne se juge pas uniquement à son ambition.
Elle se mesure à sa capacité à produire des recettes, financer les priorités nationales et maintenir la confiance des acteurs économiques.
Les chiffres avancés par Lansana Gagny Sakho sur les recettes mobilisées par le plan soulèvent donc une interrogation légitime : les ressources internes peuvent-elles, à court terme, remplacer les financements dont l’État a besoin pour fonctionner et investir ?
C’est probablement l’une des questions les plus difficiles auxquelles le pouvoir devra répondre.
Derrière les comptes publics, des vies quotidiennes
Le débat devient encore plus sensible lorsqu’il touche aux politiques sociales.
Les retards évoqués dans le versement de certaines allocations destinées aux familles vulnérables illustrent une réalité souvent absente des débats macroéconomiques : lorsque les finances publiques se tendent, la crise budgétaire finit par atteindre directement les ménages.
Pour une famille à faibles revenus, une allocation trimestrielle n’est pas une ligne comptable.
Elle peut représenter l’alimentation, les frais scolaires, les médicaments ou les dépenses essentielles du quotidien.
C’est pourquoi la question du financement de l’État ne peut pas être séparée de celle de sa capacité à respecter ses engagements sociaux.
Mais le FMI n’est pas une solution magique
C’est ici que le débat mérite d’éviter les simplifications.
Reconnaître les difficultés de financement du Sénégal ne signifie pas que tout accord avec le FMI doit être accepté sans discussion.
De la même manière, critiquer les conditions d’un programme international ne signifie pas nécessairement nier les contraintes économiques auxquelles le pays est confronté.
Le véritable enjeu se situe précisément entre ces deux positions.
Le Sénégal doit-il accepter un programme extérieur parce qu’il manque de ressources, ou négocier avec suffisamment de fermeté pour préserver ses priorités nationales tout en rétablissant la crédibilité financière du pays ?
Cette question ne peut pas être tranchée par des slogans.
La souveraineté économique face à la réalité des chiffres
Le mot « souveraineté » occupe une place centrale dans le débat politique sénégalais depuis plusieurs années.
Mais la souveraineté économique ne se résume pas à refuser l’intervention d’un partenaire financier international.
Elle suppose également de disposer de recettes fiscales suffisantes, d’une économie productive, d’une dette soutenable, d’une administration performante et d’une capacité réelle à financer les politiques publiques.
Autrement dit, l’indépendance financière commence d’abord par la capacité à produire suffisamment de ressources nationales.
Si les recettes domestiques ne permettent pas de couvrir les dépenses prioritaires, le recours au financement extérieur devient une contrainte avant d’être un choix idéologique.
Une bataille politique au sein même du camp du changement
L’autre dimension intéressante de cette polémique réside dans son contexte politique.
Le débat ne vient pas uniquement de l’opposition traditionnelle au pouvoir.
Il traverse également des personnalités et des courants qui se réclament, directement ou indirectement, de l’univers politique sénégalais actuel.
Cette évolution est significative.
Elle montre que la question économique pourrait devenir l’un des principaux terrains de confrontation au sein même de la nouvelle majorité.
Hier, le débat portait principalement sur l’alternance politique.
Aujourd’hui, il porte davantage sur la manière de gouverner après l’alternance.
L’heure du bilan
Le Sénégal entre dans une période où le gouvernement sera jugé moins sur ses intentions que sur ses résultats.
Réduire les déficits, mobiliser les recettes, payer les fournisseurs, soutenir les ménages vulnérables, relancer les investissements et préserver l’emploi : toutes ces priorités doivent désormais être conciliées.
C’est précisément là que se trouve le véritable test.
Ni le FMI ni le discours souverainiste ne peuvent, à eux seuls, produire de la croissance ou améliorer le pouvoir d’achat.
Ce sont les politiques publiques concrètes, leur financement et leur efficacité qui détermineront la suite.
Le débat mérite mieux qu’une guerre de tribunes
La tribune de Lansana Gagny Sakho pose une question qui mérite d’être entendue, même si certaines de ses affirmations doivent naturellement être confrontées aux données officielles et à la contradiction.
La tribune des 191 signataires pose, elle aussi, une question légitime sur le contrôle démocratique d’un engagement financier majeur.
Les deux positions ne devraient donc pas nécessairement s’exclure.
Le Sénégal a besoin à la fois de transparence, de débat démocratique, de rigueur financière et d’une stratégie économique crédible.
La véritable souveraineté ne consiste pas à éviter tout partenaire extérieur à tout prix. Elle consiste à construire progressivement les conditions qui permettront, demain, au pays de disposer d’une marge de décision financière beaucoup plus grande.
Et cette souveraineté-là se gagnera moins dans les tribunes que dans les résultats.
LES LUNDIS D’ASSIROU — Analyse & Décryptage
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