Le Sénégal vient de finaliser le rebasage de son Produit Intérieur Brut en adoptant l’année de base 2021. C’est un exercice majeur en économie nationale, car il permet de mettre à jour les méthodes de calcul, d’intégrer les transformations réelles du pays et de mesurer l’activité économique avec des outils contemporains.
Normalement, un pays rebase son PIB tous les cinq à dix ans. Au Sénégal, cela s’est produit tardivement : d’abord avec l’ancienne base 1999, puis la base 2014, et seulement maintenant la base 2021. Entre-temps, l’économie sénégalaise a profondément changé.
Ce rebasage aurait pu être finalisé plus tôt, mais il a été ralenti par plusieurs facteurs. Cette lenteur montre une réalité plus profonde : l’État sénégalais mesure l’économie avec retard, et ce retard empêche d’avoir un pilotage économique précis, rapide et crédible. Autrement dit : l’économie bouge plus vite que la statistique, et la statistique bouge plus vite que la gouvernance.
Ce que révèle le rebasage :
Avec cette mise à jour, le PIB de 2021 passe de 15 261 milliards de FCFA à 17 316 milliards, soit une augmentation de 13,5 %. Ce n’est pas une richesse nouvelle : c’est une richesse mieux comptée.
À la lumière du rebasage, la structure réelle de l’économie sénégalaise apparaît plus nettement : le secteur primaire représente désormais 15,4 % du PIB, un niveau stable qui montre que l’agriculture et la pêche restent essentielles socialement, mais ne tirent pas encore la croissance. Le secteur secondaire passe à 22,6 %, ce qui confirme que l’industrialisation demeure limitée et que le pays transforme peu de valeur localement.
En revanche, le secteur tertiaire s’impose clairement : il passe à 53,4 % du PIB, devenant le pilier dominant de l’économie; porté par le commerce, le transport, les services financiers, les plateformes numériques, l’immobilier et l’économie des services urbains.
À cela s’ajoute un fait majeur : l’informel, mieux mesuré dans cette nouvelle base, représente une part considérable de la richesse nationale près de la moitié de la valeur ajoutée totale, avec environ 7 604 milliards FCFA créés par les ménages dans des activités non formalisées. Autrement dit, l’économie réelle du Sénégal repose sur des efforts productifs largement invisibles dans les circuits formels, sur une économie de services plus forte que l’industrie, et sur un appareil productif qui dépend encore largement des initiatives individuelles plutôt que d’une stratégie nationale structurée.
Est-ce que ce rebasage va atténuer le choc sur la dette publique ?
Aujourd’hui, plusieurs chiffres circulent sur l’endettement du Sénégal, et il faut les comprendre pour ne pas se tromper. Avant le rebasage, l’ANSD estimait le ratio dette/PIB à environ 90 %. Avec la nouvelle base 2021 et l’augmentation mécanique du PIB de +13,5 %, ce ratio a été ramené à environ 80 %, sans réduction réelle de la dette. Ce chiffre représente la dette comptabilisée selon les anciennes règles administratives.
Mais depuis l’arrivée du nouveau pouvoir, la méthode de calcul a changé : le gouvernement a décidé d’inclure des engagements jusque-là traités séparément dettes bancaires et extrabudgétaires, garanties d’État, passifs additionnels, dettes d’agences publiques, etc. Ce changement aurait pu être structurant s’il avait été fait avec méthode. Au lieu de cela, il a été présenté publiquement sous l’expression « dettes cachées », ce qui a fortement détérioré la perception internationale du pays. Depuis, plusieurs analystes et institutions estiment l’endettement réel autour de 119 % à plus de 120 % du PIB, certains parlant même d’environ 132 % lorsque l’on prend en compte tous les engagements qui devront être honorés dans le futur.
Ces chiffres ne se contredisent pas : ils décrivent deux périmètres.
80 % : la dette déclarée selon la base statistique officielle.
120–132 % : la dette élargie incluant toutes les obligations financières assumées par l’État.
Aujourd’hui, trois lectures coexistent sans jamais se rencontrer : la statistique officielle (ANSD), la réalité financière révélée par les audits et l’évaluation des marchés internationaux.
Tant que ces trois univers ne seront pas alignés, le Sénégal restera un pays dont l’économie est mesurée tard, expliquée partiellement et jugée autrement par ceux qui financent son avenir.
Le rebasage est une étape utile. Mais il doit maintenant être consolidé par : la transparence en temps réel sur la dette et les engagements, un système statistique connecté aux flux économiques digitaux, un tableau de bord national public, mis à jour en continu.
Un pays sérieux ne doit pas attendre trois ans pour savoir où il en est.
Ce rebasage était nécessaire, et il améliore la compréhension de notre économie. Mais il révèle aussi nos fragilités : un appareil statistique lent, une économie largement informelle, une base industrielle faible, une dépendance excessive aux services, et un fossé persistant entre les chiffres officiels et la perception financière internationale.
Sans cette harmonisation, le rebasage ne produira pas les effets attendus : confiance, lisibilité, stabilité et crédibilité économique.
Ce n’est pas la fin du débat; c’est son commencement.
Maintenant que nous avons une nouvelle base, il faut une nouvelle façon de gouverner : plus claire, plus connectée, plus rapide et plus transparente.
Parce qu’une économie ne devient forte que lorsqu’elle est non seulement mesurée mais comprise, assumée et maîtrisée.
Ameth DIALLO
Coordinateur national de Gox Yu Bees – Les Bâtisseurs