À quelques heures de votre passation de service avec votre successeur, il m’est impératif de faire ce témoignage pour la postérité et pour la vérité.
C’était au mois de janvier 2025. Alors en service à l’Inspection du Travail de Dakar, j’ai reçu un appel que je n’avais pas pu décrocher, absorbé par mes tâches. À l’heure de la pause, je suis sorti sur le balcon de mon bureau pour contempler les décorations installées à la Place de l’Indépendance pour célébrer le Nouvel An.
J’ai rappelé le numéro. À l’autre bout du fil, une voix assurée s’est présentée :« C’est moi, Babacar SY, Directeur de l’Emploi. J’aimerais échanger avec vous. »
Il m’expliqua qu’il avait besoin de collaborateurs pour l’accompagner dans la réalisation de ses objectifs. Il m’informa qu’après une petite enquête sur mon parcours, il souhaitait que je rejoigne la Direction de l’Emploi. Quelques jours plus tard, vers 17 heures, le coursier du ministère me remit une note de service signée par le respectable ministre-maire Abass FALL, m’affectant officiellement à la Direction de l’Emploi. Je lui renouvelle ici mes sincères remerciements pour la confiance placée en moi.
Dès mon premier jour, M. SY m’accorda une marque de confiance exceptionnelle en me confiant la coordination des 46 Pôles Emploi et Entrepreneuriat implantés dans tous les départements du pays. Une telle responsabilité, attribuée à quelqu’un qu’il rencontrait à peine et qui n’avait même pas pris soin de le féliciter lors de sa nomination, m’imposait le devoir de mériter cette confiance, de travailler avec rigueur et d’être loyal.
En parcourant le tableau d’affichage, trois notes de service signées de sa main attirèrent mon attention. L’une rappelait aux agents la nécessité de maintenir le calme sur les lieux de travail. Une autre exigeait que toute participation à des activités professionnelles extérieures soit préalablement communiquée à la hiérarchie et fasse l’objet d’un compte rendu. La troisième rappelait les horaires de travail que chacun se devait de respecter. À travers ces rappels, j’ai compris que Babacar SY attachait une importance essentielle à la discipline, à la communication interne et au professionnalisme. Il tenait absolument à faire de la Direction de l’Emploi un véritable service public, et non une permanence politique.
Sous son magistère, la Direction de l’Emploi a connu des progrès substantiels et des réformes d’envergure. Il a réussi l’organisation de la Conférence sociale sur l’emploi et l’employabilité, un exercice national majeur qui a permis de redéfinir les priorités en matière d’insertion professionnelle. Il a lancé le processus de formulation de la Politique nationale de l’Emploi, avec déjà huit Comités régionaux de développement tenus dans les quatorze régions du pays.
Grâce à un assainissement profond du dispositif, à une gestion rigoureuse des ressources et à un renforcement des partenariats, il a permis l’insertion de milliers de jeunes en un temps record.
Par ailleurs, il a participé activement à la réforme du Code du Travail, contribuant à moderniser un texte essentiel à l’organisation du marché du travail au Sénégal. Sa gestion des cinq milliards de francs CFA de la Convention Nationale État–Employeurs (CNEE) s’est faite dans une transparence exemplaire, mettant fin aux détournements, aux rétrocommissions et aux conflits d’intérêts qui gangrenaient le système. Il a détecté et supprimé de nombreux emplois fictifs ainsi que des cas de double rémunération.
Il a rénové la Convention Nationale État–Employeurs en profondeur, la rendant plus inclusive, plus transparente et mieux gouvernée, notamment grâce à l’implication directe du patronat. Il a instauré un système de pointage destiné à lutter contre l’absentéisme et à restaurer l’éthique dans le service public. Il a également mis en place un dispositif de moralisation qui a définitivement mis fin aux rétrocommissions.
Toutes ces actions ont été menées alors qu’il faisait face à un puissant système de prédation des ressources publiques. Il a combattu les pratiques irrégulières, les recrutements hors cadre légal, les circuits parallèles, les doubles rémunérations et le togu mouy dox. Son action a permis à l’État d’économiser des milliards de francs CFA qui auraient pu disparaître dans des circuits obscurs. Rien que pour cela, il mérite les félicitations du Président de la République, de son Premier ministre et de toute la nation sénégalaise. Sous sa direction, les milliards de la Convention Nationale État–Employeurs sont devenus un véritable levier d’insertion.
Et il est important de rappeler que toutes ces réformes majeures, ces assainissements courageux et ces avancées historiques ont été réalisés en moins d’une année seulement. Une performance rare dans l’administration publique, qui témoigne à la fois de sa rigueur, de sa vision et de sa détermination.
Par élégance administrative, lorsque la tutelle de la Direction de l’Emploi a changé, il a demandé de suspendre toutes les activités d’envergure afin que la nouvelle autorité puisse s’approprier correctement les dossiers, alors même qu’aucune obligation ne lui imposait une telle démarche. C’était sa manière d’exprimer son respect profond des institutions.
Fidèle à sa conception souveraine du service public, il n’a jamais accepté l’immixtion des partenaires occidentaux dans le fonctionnement de notre administration. Pour lui, aucun agenda extérieur ni aucune injonction implicite ne devait interférer avec les priorités nationales, et la gouvernance de l’État sénégalais devait rester l’affaire exclusive de ses institutions et de ses serviteurs.
Il a ainsi apporté une contribution significative à la bonne gouvernance, conformément à la volonté du Chef de l’État. Pour lui, la signature engageait l’honneur, et il préférait déplaire plutôt que de cautionner ce qui n’était pas clair.
Pourtant, sa prise de fonction s’était faite dans un contexte extrêmement complexe : arrivée d’un nouveau régime, résistances internes et externes, désordre administratif et financier, programme de recrutements massifs et incontrôlés, impayés… mais il n’a jamais cédé.
Dès les premiers jours, il m’avait dit :
« Nous sommes nommés dans un contexte particulier. N’oublions jamais que, pour la transparence, la démocratie et la bonne gouvernance, des dizaines de Sénégalais ont perdu la vie, des milliers ont été blessés, et d’autres ont perdu leur emploi. »
Le jeudi 23 octobre 2025, lendemain de son limogeage, je suis allé le voir dans son bureau. Il m’accueillit avec son éternel sourire et me dit simplement :
« Wakh mou agu sakh, Yalla la nekh. »
(Même la parole achevée relève de la volonté de Dieu.)
Ces mots, prononcés avec sérénité et foi, illustrent la grandeur de son âme.
Je garderai de lui l’image d’un homme de conviction, d’un serviteur de l’État d’une exemplarité rare, d’un croyant sincère qui place Dieu au-dessus des honneurs et des fonctions. Il nous a appris par l’exemple que la véritable force d’un fonctionnaire ne dépend pas de son poste, mais de sa droiture et de sa fidélité envers la vérité.
Pour l’histoire et pour la vérité ! (1/…)
Pape Samba WADE
Coordonnateur des Pôles Emploi – Direction de l’Emploi
Contrôleur du Travail et de la sécurité sociale
Professeur de lettres Histoire Géographie