La différence ? Vous reconnaissez l’échec, mais refusez toujours d’en assumer votre part de responsabilité.
J’ai pris le temps d’écouter, de lire et d’analyser la Déclaration de politique générale du Premier ministre.
Ma conclusion est simple : cette DPG est d’abord l’aveu de l’échec des deux premières années de ce régime.
Et cette fois, ce n’est plus l’opposition qui le dit.
C’est le Premier ministre lui-même.
Il commence d’ailleurs par lever toute ambiguïté sur la continuité du pouvoir : « Rien ne change » ; « le CAP sera maintenu ». Les politiques portées par le Président Bassirou Diomaye Faye, conduites hier par Ousmane Sonko et aujourd’hui par lui-même demeurent, dit-il, le même cap. Seule la méthode doit changer.
Très bien.
Même Président. Même majorité. Même projet. Même cap. Donc même responsabilité politique et même bilan.
Et c’est précisément là que cette DPG devient accablante.
Le Premier ministre nous donne lui-même la réponse : les premières années ont révélé « une très faible structuration, des démarrages trop lents, un suivi trop irrégulier ».
Ce ne sont pas des critiques de l’opposition.
C’est le bilan dressé par le chef du Gouvernement sur l’exécution des premières années de son propre régime.
Pendant deux ans, nous avons alerté sur les tâtonnements, les lenteurs, l’insuffisance des résultats et le temps précieux perdu.
On nous répondait : attendez.
Aujourd’hui, vous reconnaissez vous-mêmes ce que nous dénoncions.
Et il y a plus grave.
Après plus de deux années de pouvoir, le Premier ministre affirme qu’il faut « relancer l’économie sénégalaise qui manque de plus en plus d’oxygène ».
Cette phrase est lourde.
« L’économie sénégalaise manque de plus en plus d’oxygène. »
Pas en avril 2024.
En septembre 2026.
Après plus de deux années durant lesquelles vous avez dirigé le Sénégal.
Alors il faut sortir de cette posture qui consiste à exercer tous les pouvoirs sans jamais assumer la responsabilité de ce qui arrive pendant qu’on gouverne.
Oui, vous dites avoir trouvé un pays dans une situation catastrophique.
Je ne nie pas l’héritage. Ceux qui ont mal géré doivent répondre de leur gestion. Toute faute établie doit être sanctionnée.
Mais l’héritage explique le pays que vous avez trouvé. Il n’explique pas à lui seul le pays que vous êtes en train de laisser.
Vous avez eu la Présidence de la République. Vous avez eu le Gouvernement. Vous avez obtenu une majorité écrasante à l’Assemblée nationale.
Vous avez eu plus de deux années pour agir.
Et aujourd’hui, votre propre Premier ministre reconnaît une exécution faiblement structurée, des démarrages trop lents, un suivi trop irrégulier et une économie qui manque « de plus en plus d’oxygène ».
Comment appelle-t-on cela ?
On peut multiplier les précautions de langage.
Moi, j’appelle cela ne pas avoir été à la hauteur de la responsabilité que le peuple vous a confiée.
Et lorsque l’impréparation, les lenteurs, les erreurs d’exécution et l’insuffisance des résultats finissent par contribuer à l’aggravation de la situation d’un pays, il faut avoir le courage de poser le mot :
l’incompétence.
Parce qu’on ne peut pas être responsable de toutes les décisions et innocent de toutes leurs conséquences.
Le peuple, lui, vit la réalité.
Le Premier ministre décrit des jeunes toujours à la recherche d’un premier emploi, des familles qui peinent à assurer le repas, des salariés qui comptent combien de jours leur salaire pourra tenir. Il rappelle qu’environ 8 millions de Sénégalais, soit 40 % de la population, appartiennent à des ménages reconnus comme vulnérables.
Voilà le Sénégal réel qu’il décrit lui-même.
Et je le dis depuis longtemps : ce mandat est perdu.
Il est perdu comme fenêtre de transformation économique, sociale et financière du Sénégal.
Tout ce que les Sénégalais espéraient voir engagé, accéléré et transformé durant ces cinq années ne pourra plus l’être à la hauteur des promesses et de l’immense espoir de mars 2024.
Parce qu’un mandat de cinq ans dont plus de deux années ont été consommées dans les tâtonnements, les lenteurs et une exécution que le Gouvernement reconnaît lui-même comme insuffisamment structurée ne peut plus produire la transformation historique promise.
Le temps perdu ne se rattrape pas par un changement de méthode à mi-parcours.
Les investissements différés ne se réalisent pas rétroactivement. Les entreprises fragilisées ne récupèrent pas instantanément.
Les emplois qui n’ont pas été créés pendant ces années sont autant d’opportunités perdues.
Le pouvoir d’achat perdu par les familles laisse des traces.
Et la confiance entamée ne se restaure pas par une nouvelle série de promesses.
C’est cela, un mandat perdu.
Un mandat au terme duquel le Sénégal risque de ne pas avoir obtenu les progrès économiques, sociaux et institutionnels qu’il était en droit d’attendre de l’alternance de 2024.
Et c’est peut-être le plus grand paradoxe de cette DPG : vous commencez enfin à reconnaître le diagnostic, mais vous refusez toujours d’assumer votre part de responsabilité dans ce diagnostic.
Mars 2024 portait une aspiration légitime au changement.
Cette aspiration n’était pas une erreur.
L’erreur serait désormais de confondre la légitimité de cette aspiration avec la compétence de ceux auxquels le peuple avait confié la responsabilité de la concrétiser.
Nous ne voulons pas revenir à l’ancien système.
Mais nous refusons également que l’échec de ceux qui avaient promis la rupture condamne le Sénégal à la régression.
Nous avions alerté. Vous aviez refusé de l’entendre. Aujourd’hui, votre propre DPG nous donne raison. Il vous reste maintenant une dernière étape :
ASSUMER.
Assumer ces deux années perdues. Assumer les lenteurs. Assumer les erreurs. Assumer l’insuffisance des résultats.
Et surtout, assumer votre responsabilité dans l’aggravation d’une situation que vous aviez reçu mandat de redresser.
Car désormais, une question doit être posée à ceux qui dirigent le Sénégal :
dans quel état avez-vous trouvé le pays, et dans quel état êtes-vous en train de le laisser ?
Ameth DIALLO
Coordinateur national de GOX YU BEES

